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Entre 2023 et 2026, la France a accumulé une réforme des retraites adoptée sous 49.3, une suspension législative deux ans plus tard, une restructuration discrète du cumul emploi-retraite et un quatrième déblocage de l'épargne salariale. La démographie, elle, n'a pas attendu.
L'essentiel
- Le ratio cotisants/retraités est passé de 2,6 en 1990 à 1,8 en 2023, et devrait atteindre 1,4 en 2070, une réalité comptable que le débat politique continue d'esquiver.
- La réforme des retraites de 2023 a été suspendue jusqu'en 2028 par la LFSS 2026, l'équation financière est décalée, pas résolue.
- Le cumul emploi-retraite sera vidé de sa substance dès janvier 2027, sans débat public national.
- L'épargne salariale a été débloquée quatre fois depuis 2004 : sa vocation de long terme est aujourd'hui brouillée.
Une démographie qui ne ment pas, une politique qui fait semblant de l'ignorer
D'une crise à l'autre, la question de la réforme des retraites n'a cessé de s'éclipser derrière d'autres priorités. Et à chaque fois qu'elle revenait sur la table, le même constat s'imposait, chiffres à l'appui.
Cotisants, retraités et rapport démographique tous régimes
Données annuelles de 2004 à 2023
Source : Insee
En 1990, il y avait 2,6 cotisants pour financer 1 retraité. En 2004, 2,02. En 2023, selon l'INSEE, 30,4 millions de cotisants pour 17,2 millions de retraités : soit 1,77 cotisant par retraité. On se retrouve dans un déséquilibre intergénérationnel. En 2070, le Conseil d'Orientation des Retraites projette ce ratio à 1,4. Moins d'actifs pour financer plus de retraités, avec des pensions en hausse, l'équation est insoluble sans ajustement structurel. Pendant qu'on débat, la démographie, elle, n'attend pas.
Les projections de l'INSEE publiées en 2022 ont révisé à la baisse la fécondité à 1,8 enfant par femme et prévoient 5 millions de personnes de plus de 70 ans supplémentaires à horizon 2070, pour 5 millions de moins de 60 ans en moins. Ce n'est pas une projection idéologique. C'est une réalité comptable que la réforme des retraites de 2023 a tenté imparfaitement d'adresser.
Sans correction structurelle, les déficits pourraient s'accumuler entre 0,5% et 1% du PIB par an, soit entre 15 et 25 milliards d'euros annuellement. Refuser la réforme ne fait pas disparaître ces chiffres. Il les déplace sur les générations qui suivent, sur les actifs d'aujourd'hui, sur les comptes de la Sécurité Sociale.
C'est dans ce contexte que la Loi de Financement de la Sécurité Sociale 2026 a acté ce que personne n'a osé appeler par son nom : un recul. Le 16 décembre 2025, l'Assemblée nationale a validé la suspension du calendrier de la réforme des retraites de 2023 jusqu'en janvier 2028, par 247 voix contre 232. Une suspension présentée comme une victoire sociale pour certains. En réalité, c'est une équation décalée, pas résolue. La réforme n'est pas annulée, seulement suspendue. Le débat reviendra sur la table en 2028 et les modalités futures restent incertaines. Entre-temps, le déficit, lui, continue de se creuser.
Le cumul emploi retraite, démantelé
Le cumul emploi retraite ne fait pas la une des journaux et ne fait pas l’objet de débats télévisés en prime time. C'est précisément pour ça qu'on peut s'en occuper tranquillement.
Rappelons ce que c'est. Le cumul emploi retraite permet à un retraité de reprendre une activité professionnelle rémunérée tout en percevant sa pension. Il en existe deux formes :
- le cumul libre, accessible lorsque l'assuré a atteint l'âge légal et liquidé sa retraite à taux plein, sans limite de revenus
- le cumul plafonné, dans lequel les revenus d'activité ne doivent pas dépasser un certain seuil, au-delà duquel la pension est partiellement suspendue.
Ce dispositif n'est pas marginal. En 2022, selon l'INSEE, 541 000 personnes âgées de 55 ans ou plus déclaraient exercer une activité professionnelle tout en percevant une pension, soit 13% des néo-retraités. C’est un demi-million de personnes qui travaillent, cotisent, transmettent leurs compétences et restent acteurs de l'économie. Ce n’est donc pas un privilège ou une charge, mais un outil a la disposition de personnes qui ont fait de longues carrières et qui choisissent, ou sont contraintes, de continuer.
À partir du 1er janvier 2027, le dispositif sera restructuré selon une logique d'âge.
Cette réforme majeure a été annoncée sans débat public national. |
Posons la question franchement : pourquoi un dispositif qui rapporte des cotisations, qui maintient des compétences dans l'économie et qui permet à des gens ayant travaillé toute leur vie de continuer s'ils le souhaitent, est-il en train d'être vidé de sa substance ?
Cette restriction du cumul libre aux seuls assurés d'au moins 67 ans devrait réduire drastiquement les cas de cumul, car plus l'âge avance, moins les retraités ont tendance à reprendre une activité.
Le paradoxe est brutal. À l'heure où la France manque de compétences dans des dizaines de secteurs, où les entreprises peinent à recruter, où le transfert de savoir-faire intergénérationnel est une priorité que tous les discours économiques réclament, on neutralise le seul outil qui permettait précisément ça. La LFSS 2026 oblige même les entreprises de 300 salariés et plus à négocier sur l'emploi des seniors sous peine d'un malus sur leurs cotisations. D'un côté, on punit les entreprises qui n'emploient pas assez de seniors. De l'autre, on supprime le dispositif qui leur permettait justement d'en accueillir. La cohérence est ailleurs.
Cumul emploi-retraite (CER) : avant, pendant et après la réforme
| Critère | Avant 2023 | Réforme 2023 | 2024–2027 |
| Âge d'accès au CER libre | 62 ans + taux plein. Règle stable, connue de tous. | 64 ans avec montée en charge variantselon l'année de naissance. | 67 ans à partir de 2027. Entre 64 et 67 ans, plafond de ~7 000 €/an. |
| Ouverture de nouveaux droits | Oui depuis 2015 si taux plein atteint. Droits réels acquis sur cotisations. | Maintenu en principe, mais taux plein plus tardif décale l'accès. | Remis en question. Insécurité juridique sur l'acquis 2015. |
| Impact RH pour l'entreprise | Recrutement senior simplifié, transfert de compétences, outil RH fiable. | Fenêtre de départ floue selon génération. Planification RH compliquée. | Recours en forte baisse anticipée. |
L'épargne salariale : soupape de secours de l’économie
L'épargne salariale est l'un des outils les plus performants du système social français. Participations, intéressements, abondements employeurs, PEE, PERECO : autant de mécanismes qui permettent au salarié de se constituer un capital, à l'entreprise de le fidéliser et de financer ses propres projets via l'actionnariat salarié. Selon l'AMF, 60% des montants d'intéressement et de participation sont aujourd'hui placés sur les PEE et PERCO/PERCOL. C'est une épargne de long terme, pensée pour préparer la retraite et investir dans l'économie productive.
Le problème, c'est que l'État a pris l'habitude de traiter ce matelas d'épargne comme un distributeur automatique de pouvoir d'achat à activer dès que la conjoncture décroche. Depuis le début des années 2000, le déblocage exceptionnel est mobilisé à chaque phase de tension : en 2004-2005 pour soutenir la demande, en 2013 après la crise de la zone euro, en 2022 face à l'inflation. Et ça recommence. En 2026, le gouvernement envisage un nouveau dispositif de déblocage exceptionnel des plans d'épargne entreprise, avec un plafond de 5 000€ par salarié, sous conditions de ressources, exonéré d'impôt sur le revenu. Le texte en cours de relecture au parlement nous édifiera sur les contours de ce nouveau régime de rachat anticipé.
Sauf que les retours d'expérience sont là et ils sont peu flatteurs. Les mesures de 2013 comme celles de 2022 sont généralement analysées comme des dispositifs à l'impact très limité. Le déblocage de 2022 n'a conduit qu'au retrait d'environ 1% de l'encours d'épargne salariale. Pour une mesure présentée comme une réponse forte à l'inflation.
La vraie question n'est pas technique. À force d'être réactivé, le déblocage risque de brouiller la finalité même de l'épargne salariale : est-elle conçue comme une épargne de long terme orientée vers la préparation de la retraite ou comme un réservoir quasi permanent de pouvoir d'achat mobilisable à chaque épisode de tension économique ?
Les partenaires sociaux et une partie des économistes y voient un palliatif aux hausses de salaires : un « chèque sur sa propre épargne » plutôt qu'un partage durable de la valeur. Au lieu d'augmenter les salaires, on autorise les salariés à piocher dans leur épargne retraite. Et on appelle ça une mesure de pouvoir d'achat.
Épargne salariale (PEE / PERECO) : avant, pendant et après la réforme
| Critère | Avant 2023 | Réforme 2023 | 2024–2027 |
| Déblocage anticipé PEE | 9 cas listés, stables. Liste fermée, lisible pour tous. | Ajout temporaire pour transition énergétique. Mal communiqué, peu utilisé. | Déblocage 2026 à 5 000€ sous conditions de ressources. 4e dispositif depuis 2004. |
| Vocation de l'épargne | Épargne longue terme, retraite, investissement productif. Objectif clair. | Maintenu en théorie. Premières tensions entre logique long terme et usage conjoncturel. | Utilisation répétée comme soupape conjoncturelle. |
| Architecture PEE/PERECO/PERO | PEE + PERCO : logique simple et claire pour salarié et employeur. | PERCO devient PERECO, création du PERO. Migrations non toujours effectuées. | Hausse de CSG sur le PERECO (LFSS 2026). Certaines entreprises gèrent 3 plans en parallèle. |
Chronologie des réformes depuis 2023
- Janvier – avril 2023: Réforme paramétrique adoptée sous 49.3
Le gouvernement Borne présente la réforme.
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- Économiquement justifiée selon les projections du Conseil d'Orientation des Retraites (COR) : déficit structurel de 15 à 25 milliards par an sans correction.
- Politiquement catastrophique dans sa gestion : 49.3, absence de consensus, treize rounds de manifestations.
La loi passe, sans légitimité populaire en avril 2023. Les décrets d'application sont publiés par vagues jusqu'en fin 2023.
- Déc. 2025 : Loi de Financement de la Sécurité Sociale 2026 : suspension de la réforme, malus seniors et nouvelle hausse de CSG
L'Assemblée nationale suspend la réforme des retraites jusqu'en 2028 par 247 voix contre 232. La CSG sur l'épargne salariale et les PERECO passe de 9,2% à 10,6%. Un nouveau déblocage PEE de 5000€ est annoncé. Quatrième dispositif de déblocage depuis 2004.
- 2027 : Restructuration du cumul emploi-retraite
Le cumul libre inaccessible avant 67 ans. Entre 64 et 67 ans, plafond fixé à environ 7 000€/an. Avant 64 ans, la pension est réduite à hauteur des revenus d'activité. Cette réforme majeure du Cumul Emploi-Retraite, annoncée sans débat public national, devrait réduire drastiquement le recours au dispositif.
La conséquence du tâtonnement législatif : l’illisibilité des dispositifs
On ne juge pas une réforme sur son impopularité. On la juge sur sa cohérence systémique, sa durabilité financière et sa lisibilité pour les acteurs. Or sur ce dernier point, la France échoue depuis plusieurs années.
Entre 2023 et 2026, le paysage réglementaire a connu la réforme paramétrique de 2023, sa suspension partielle en 2025, une restructuration du Cumul Emploi-Retraite annoncée pour 2027 dont quasiment personne n'a parlé publiquement, des déblocages exceptionnels répétés qui redéfinissent en creux la vocation de l'épargne salariale et une Loi de Financement de la Sécurité Sociale 2026 votée dans un climat de tension politique extrême. Chaque modification isolée peut se justifier. Leur accumulation incohérente produit un système opaque, où ni le salarié ni l'employeur ne savent vraiment ce qu'ils financent, ni ce qu'ils recevront.
L’instabilité législative a un coût invisible : le non-recours. C'est le résultat direct d'un système devenu illisible pour ceux qui sont censés le conseiller et l'appliquer. La France n'a pas besoin de moins de réforme. Elle a besoin de réformes durables, stables et conçues pour durer, pas pour survivre à la prochaine motion de censure. La démagogie réformiste, promettre aux Français qu'on peut dépenser plus, cotiser moins, partir plus tôt et débloquer son épargne retraite quand on veut, ne résout pas le déficit. Elle l'aggrave, au prix de la crédibilité du système entier.
Article écrit par
Amadou Kasse

Amadou Kasse

Margaux Vieillard-Baron



